Une lettre de Dinu Lipatti

Une lettre...

Un jour, Lipatti reçut une lettre provenant d’Afrique du Sud. Un jeune pianiste, élève d’un Conservatoire, demandait humblement un conseil : comment concilier les droits et les devoirs de l’interprète vis-à-vis d’une œuvre ?
Soucieux d’alimenter la flamme de la musique partout où elle se devinait – il avait accepté ses dons comme une responsabilité, comme une richesse qu’il avait le devoir de répandre – Lipatti répondit avec la gravité qui marquait tous ses actes.
Voici cette réponse, admirable profession de foi, qui nous donne comme un portrait de son âme.

« Notre vraie et seule religion, notre seul point d’appui, infaillible, est le texte écrit. Nous ne devons jamais être pris en faute envers ce texte, comme si nous avions à répondre de nos actes sur ce chapitre chaque jour, devant des juges implacables. 
« Etant donné ce tribunal suprême que nous instituons de notre propre gré afin de protéger ce que nous considérons comme
« notre foi », « notre évangile » le texte écrit, il faut l’étudier, l’assimiler, le confronter dans plusieurs éditions et finalement en dégager l’image qui correspond le plus fidèlement à la pensée initiale.
« Une fois ceci bien établi, nous ne devons pas oublier que ce texte, pour vivre de sa propre vie, doit recevoir notre vie, à nous, et pareillement à une construction, il faudra, sur la carcasse en béton de notre scrupulosité envers le texte, ajouter tout ce dont une maison a besoin pour être finie, c’est-à-dire  : l’élan de notre cœur, la spontanéité, la liberté, la diversité de sentiments, etc…
« Casella dit quelque part que les chefs-d’œuvre ne doivent pas être respectés, mais aimés, car on ne respecte que les choses mortes et un chef-d’œuvre est une chose éternellement vivante.
« La plupart des virtuoses ne réussissent pas à faire fusionner dans leurs interprétations les deux attitudes fondamentales citées plus haut ; ils jouent exactement ce qui est écrit, mais sans aucun apport personnel (et dans ce cas on quitte le concert quelquefois ébloui, mais jamais heureux), ou bien ils prennent l’œuvre comme prétexte à extérioriser leur propre fantaisie et, faisant bon marché des indications de l’auteur, négligent totalement le vrai sens que celui-ci a donné à sa musique, en employant dans leur exécution, à tort et à travers, l’élan de leur cœur, la spontanéité, la diversité de sentiments, etc,., qui dans ce cas, loin de meubler avantageusement la maison, ne font que défigurer irrémédiablement l’œuvre, puisque l’interprétation ainsi conçue n’a aucune base saine à son départ.
« Quelle est cette base de départ ? Elle consiste en quelques lois fondamentales de la musique, dont les plus importantes sont, hélas ! les plus négligées par la plupart des interprètes, à savoir :

  • Le solfège, spécialement le solfège rythmique ;
  • L’appui sur les temps faibles (s’appesantir et souligner le temps fort est une des plus graves erreurs en musique, puisque celui-ci n’est qu’un rebondissement vers les temps faibles, qui eux ont le vrai appui).
  • L’ignorance par certains pianistes des ressources immenses que peut apporter l’indépendance dans la même main entre différentes attaques et touchers, donc entre différents timbres. En obtenant cette indépendance, l’interprétation prend tout à coup un relief inattendu et le jeu du pianiste reflète la plasticité et la diversité d’une exécution orchestrale.

Celui qui n’a absolument rien à se reprocher envers la pensée de l’auteur peut prendre, en jouant, toutes les libertés, exactement comme une personne très bien élevée peut se permettre en société tous les propos et toutes les attitudes.
« Mais si, par malheur pour lui, l’exécutant ignore ou déforme volontairement les lois fondamentales d’une œuvre, alors, il ne lui sera permis aucun apport personnel ni aucune liberté, pareillement à un être sans éducation qui restera toujours vulgaire, même s’il se garde de prendre la moindre liberté de langage ou d’attitude.
« La musique doit vivre sous nos doigts, sous nos yeux, dans nos cœurs et nos cerveaux avec tout ce que
nous les vivants, pouvons lui apporter en offrande. »

Dinu Lipatti


Gourdon Fonds - Demain Virtuoses
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